Marteau-piqueur
Parce qu’à un moment donné ou à un autre il faut que la vraie vie reprenne, j’ai gratté les fissures, j’ai agrandi les trous, j’ai soufflé fort sur la poussière, et j’ai rebouché le vide. Voilà.
Ca a commencé au moment d’ouvrir le paquet en peau de mouton, je crois. A ce moment précis où les regards amis attendent, pleins d’ivresse, la réponse à leurs questions. Il m’a suffit d’arracher le scotch et de tirer doucement, pour voir se dessiner mon reflet avec deux sillons noirs sous les yeux. Je t’ai déjà dit à quel point ces crevasses indélébiles me crispent ? Ca n’a pas duré plus d’une minute pourtant. Le théâtre là-bas à ma gauche, la musique au qui-vive tout près sur le même canapé, l’enfance complice debout devant, et mes deux cernes en contrebas. On dira ce qu’on voudra : que la fièvre s’était invitée, que vint-cinq ans laissent des traces, que l’alcool, la fumée, l’heure tardive et les émotions marquent le corps. Je n’entendrai rien et assume mes responsabilités. Sans ménagement je continue à marteau-piquer mes yeux à chaque nouveau « oui ». Bim. Yanek et Dora dans ta face. Bam. Paul, sa robe et son passé dans tes dents. Boum. Des tricycles jaunes lancés au fusain dans tes heures de non-sommeil. Bim. Des étoiles qui tournent en trois langues dans tes mails. Bam. Des couleurs à capturer et puis à rendre dans ton mac. Boum. Compter les répliques et puis les sous dans tes poches. Bim. Ne plus voir personne et ne pas s’en inquiéter dans un premier temps. Bam. Ne plus se voir soi-même et s’en assurer, dans le doute. Boum. Ne plus jamais avoir la possibilité de la voir…. du tout.
J’ai la Fol humeur, que ce soit dit. Plus je me creuse et moins je comprends. Alors je crie chacun de vos prénoms à m’en faire tourner la tête. Je râle contre les instants perdus à se courir après bêtement parce que personne n’a le temps pour ça et que la fatigue se lit sous nos yeux. Jusqu’à dire oui à des dizaines par seule peur de n’avoir plus qu’un nom à prononcer. Je maladresse sans filet. Tu maladresses dans les escaliers. Et si, au lieu de dévaler, il fallait sauter bien fort sur la marche et être sûr que tout tient bon, avant de gravir la suivante ? Effrayante perspective quand on se nourrit exclusivement de fragile, de bancal et d’humain. Quand le réveil sonne, c’est déjà février : et la tête ne tourne plus, elle gratte. Il est temps de se remettre à l’œuvre.
Parce qu’à un moment donné ou à un autre il faut que la vraie vie reprenne, j’ai pris tous les outils et j’ai rebouché le vide en prenant bien soin de ne surtout répondre à aucune question. Jamais.
