La quatrième feuille du trèfle
Les yeux piquent. Il est quatre ou cinq heures. Peut-être même un peu plus puisque le jour arrive alors que le printemps se fait attendre. À chaque battement de cil, l’œil crie sa douleur, sa lassitude des écrans, son fardeau des gribouillages nocturnes. À chaque clignement de paupière, le grain de sable traverse toute la tête, le corps et au-delà. Et même le cuir des sièges du taxi n’y peut pas grand chose. Dans le sac, l’ordinateur tout juste recroquevillé fait bouillotte en râlant, comme à son habitude. Pendant que le chauffeur raconte le dernier lieu-commun roulant, pendant que voir est une souffrance, pendant le que jour se précise et que ma couette s’apprête à avoir de mes nouvelles, chaque mètre parcouru me rappelle à la nuit. On est à Paris, ou peut-être à New-York. On est tard, ou peut-être tôt. On est dans un décor en tous cas, et la bande-originale s’immisce dans le silence, comme dans chaque moment-clé. Bientôt, il faudra monter l’escalier et compter jusqu’à dix à chaque étage : c’est le jeu. Dix. Un jour tu appelles et tout commence. Vingt. Des heures pour chercher et une seconde pour trouver. Trente. Mille courses : contre la montre, contre les incompétences, contre soi-même. Quarante. Ne pas oublier le reste et les autres qui continuent d’exister, en même temps. Cinquante. Le bonheur de tenir la moisson des nuits entre ses mains. Soixante. C’est le jardin du Luxembourg ou bien c’est Central Park. De toutes façons, vu d’ici c’est le même combat aux frontières figées depuis toujours : celui de la ville contre le vert. Vu d’ici, le monde est un instrument de musique et une mine de fusain, rien de plus. À toute vitesse et sans télévision, on doit être à – je sais pas – trois ou quatre tours Eiffel du sol, non ?
Aujourd’hui c’est le karcher ininterrompu contre mes vitres. Comme si l’envie de les nettoyer pouvait me traverser l’esprit. Non, la seule chose qui traverse mon cerveau, ce sont ces milliards de gouttes qui rendraient gris le plus coloré des optimistes. Aujourd’hui je me perds à faire le caméléon sur le sol mouillé. Quand on a les semelles trouées, mêmes les yeux prennent l’eau. Et si tu regardes bien, j’ai plus d’un trou dans mon sac. Demain la Terre aura tourné un peu, juste assez pour que les derniers rayons du soleil se faufilent entre les vélux et me réchauffent l’oreille gauche. C’est là, qu’armé de toute la chaleur d’une journée créative, je reprendrai la plume et la parole. J’apprendrai toutes les prises : de vues, de catch, de courants. Laissons-nous prendre, oui, à croire aux ondes. À celles de la planète et à celles des autres. À devenir onde soi-même et se cogner aux conversations de portables, aux réseaux wifi remplis de porno, au four de la voisine. Les bras en croix, on fait antenne ? Si c’est pas malheureux.
Les choses arrivent et tombent. S’imbriquent… ou non. À moi de faire en sorte d’être sur la trajectoire de toutes les chutes. Le bon jour à la belle seconde. Quitte à garder les bras en croix un peu trop longtemps. Et même si ne tombe que la pluie, pourquoi ne pas la boire cul-sec, elle aussi ? Tétris n’a jamais été mon jeu préféré mais j’ai un faible incurable pour le méli-mélo. Vous savez, vous, comment on fait tenir dans une petite caisse une guitare de chez Matt Umanov, des oiseaux et des bonhommes en bronze, une coiffeuse-loge-avec-ampoules, et toute une joyeuse pagaille d’urgences ? Est-ce que vous savez, vous, si mon décor rentre dans un dix-sept mètres cube ? Parce que moi, vraiment, je ne sais plus. En ces heures où les pensées jouent à Éole buissonière, j’ai toujours peur qu’on me sème aux quatre vents. Mais comme par magie, au cœur de la tempête, il est toujours un tiroir secret pour redonner un peu de place aux briques tombantes. L’œil du cyclone n’a pas de nom. Il est mystère et vulnérable. Il est silence, à chacun. À chacun son grain dans l’œil. À chacun son escalier. À chacun son désordre et le paratonnerre qui va avec. À chacun sa Valentine, après tout.
J’ai cassé la quatrième feuille du trèfle. Mais y’a plus de saisons non plus pour la cueillette. Jouons.
