Avoir le Mojo et autres petites jouissances de la vie.

Ca commence sur une route. Ca commence toujours sur une route, après tout. Le mieux c’est qu’il y ait quelques graviers mais ça, c’est pour le côté sonore du petit cric cric cric des pneus sur le sol. Alors évidemment, si la voiture peut avoir une bonne bouille, façon carrosserie déglingue et tremblements intempestifs, le côté aventureux n’en sera que plus piquant. Après, c’est comme un programme en Six Points, ou en Douze, ou en Deux-Cent, selon le besoin, selon les étapes, en fonction des casseroles émotionnelles qu’on tire et qu’on devra vider-remplir-bousiller-exploser-réparer-polir-exposer. Enfin, et pour que chaque cric cric cric ait un sens, il convient de choisir un éventail très éclectique d’individus qui vont servir tantôt de guides, tantôt de refuges, tantôt de détonateurs, tantôt de divertissements, et quand toutes les conditions sont réunies (le gravier, la déglingue, les casseroles et le rire) : certains – les meilleurs – pourront être qualifiés d’amis.

Une fois ces bases exposées, j’ai bien peur de devoir décevoir les lecteurs : il faut tout oublier et ne respecter aucune règle, aucun manuel, faire le strict contraire de ce qui était prévu et surtout ne pas se compliquer la tâche en cherchant des réponses. La question sera donc le point de départ, le point de vue, le point d’orgue, le point de détail et autant de Points que vous aurez de vaisselle à casser – comme dit plus haut. Bref, autant de points de non-retour possibles. Une vraie histoire de fuite, en somme. (ça rejoint la carrosserie et la casserole, mais c’est surtout un truc de s’enfuir, sinon c’est moche).

Où aller ? Là, plusieurs options s’offrent à vous. Celle qui a été retenue propose un parcours assez savant, bien que totalement improvisé. Il démarre à l’étranger (choisir un endroit qui peut faire rêver sur un Statut Facebook, comme Athènes, par exemple), se prolonge par de la campagne, puis continue avec de l’océan (petites vagues), avant de l’océan (grosses vagues), il prend des virages (route ou rivière) et traverse des villages (choisir des noms rigolos qui permettront toutes sortes de blagues). En principe, des retours au stand sont autorisés mais nous les déconseillons pour la bonne tenue de votre stage. L’idéal est de terminer par un autre nom de ville à l’étranger, comme une ultime dérive un peu pied-de-nez à ceux qui sont déjà rentrés. Nous prendrons soin de trouver une bonne excuse pour partir – encore -, comme une collaboration artistique, ou un début de projet. Histoire de ne froisser personne. (L’excuse finit évidemment par devenir vraie, puisque vous faîtes en sorte de toujours lier utile et agréable.)

Que faire ? Écouter beaucoup de musique (essayer d’alterner entre des gros festivals, un stade, une tour eiffel, des balcons à l’italienne et des petits lieux de découverte), un peu de théâtre (si possible, ne pas aller voir que les amis, mais est-ce possible ?), un soupçon de danse et quelques lectures. Ce foin nourrissant et naturel va vous servir, une fois ruminé et digéré, de terreau culturel indispensable à toute communion avec la nature et les autres – en résumé, avec la vie. En fonction des individus (ceux de l’éventail) présents, adapter soigneusement les activités. Par exemple, ne pas se lancer dans une randonnée de neuf heures avec ses cousins-jumeaux de dix-huit ans. Ou encore éviter le « génocide de guêpes tueuses par pistolet à eau en hurlant dans une petite piscine » quand vous n’êtes qu’avec une fille. Rassurez-vous, certains bugs sont toujours admis : on peut traîner une bande de huit personnes dans une boîte de province et être deux et demi à s’amuser. Ou bien alors prendre le parti de travailler toute la journée pendant que d’autres se dorent la pilule au soleil. Car oui, la question du travail pendant la durée du stage est primordiale. Normalement, si vous avez décidé de vous lancer dans ce périple, c’est que vous êtes libérés de toute contrainte professionnelle. Brisons les mythes. Il n’en est rien. Considérez donc comme indispensable de réserver de bonnes plages horaires pour répondre au téléphone, faire de la traduction, retoucher trois photos, et mettre à jour tout ce qui doit et peut l’être. Rassurez-vous, cet aspect est aussi la garantie d’un équilibre intellectuel, souvent mis en péril par des excès de farniente.

Comment faire ? Voilà une question qui – bien que trop peu souvent posée – peut changer complètement la couleur que vous donnez à vos journées. Plutôt qu’un grand discours, choisissons donc quelques exemples significatifs qui indiqueront la direction à prendre. Exemple 1 : chanter au volant, le plus fort possible, avec ou sans auditoire, avec ou sans justesse, avec ou sans pudeur. Exemple 2 : Appuyer sur pause, le plus souvent possible. Tout interrompre et prendre la troisième sortie de rond-point, vers le panneau « Pont du Diable », et être le diable. Tout mettre entre parenthèses pour foncer essayer la « Via Notte El Rancho », et être la Notte. Arrêter de nager pour s’étendre de tout son long sur le barrage, et être l’eau. Exemple 3 : Choisir un champ. S’allonger sous les étoiles filantes et ne lever le bras que quand la lumière file. Choisir une musique de fond, toujours un peu surprenante. Terminer par « Boys & Girls » et danser comme des dératés au clair de lune. Note, ne pas faire trop peur au vieux tout nu dans la caravane du champ voisin. Exemple 4 : Aider un proche, malade, à vomir, en lui chantant Y.M.C.A. en version soul, pour qu’il n’ait aucune autre option que lever les bras… et sourire. Exemple 5 : Dire au revoir à vos amis dans une quatrelle place de la République. Entendre parler par hasard, au détour d’une phrase, de la piscine du père de la seule fille présente que vous ne connaissez que depuis une heure. Plaisanter en lançant un « on y va ? ». Voir le regard des autres s’allumer. Rouler dans la nuit, sans boussole et sans essence. Plonger et rire, fiers de l’avoir fait. Prêter un caleçon à celui qui va bosser par le train le lendemain matin. Être ébloui par la lumière du soleil entre les arbres. Amener les croissants aux autres baigneurs d’une nuit. Exemple 6 : Descendre de bateau et voir de la lumière dans un théâtre alors que la nuit tombe sur une ville que vous ne connaissez pas encore. C’est l’entracte. Entrer et voir la dernière partie du spectacle. Danser des yeux.

Que manger ? La nourriture est un élément essentiel et déterminant pour l’envol de l’esprit. Dans une station balnéaire, où les choix culinaires sont réduits, bien veiller à opter pour la terrasse sur laquelle les gens sourient. Au milieu des champs, confier le barbecue à des garçons fiers de se voir confier le barbecue. Au bord de la rivière, préférer les légumes locaux, en prenant le temps de tous les découper, mélanger, mijoter une bonne fois pour toute : vous aurez de quoi manger quatre jours, en permettant à tout votre corps de vous remercier. Aussi, bien manger est une affaire de bons choix : ne pas hésiter pour cela à faire appel à google, au Routard, ou à une amie de la région. Enchantement de déguster une éclade de moules dans le port de Mornac-sur-Seudre à même le marais. Extase de savourer chaque bouchée du restaurant Le Paludier, à Nantes (oui oui, notez bien « Le Paludier » à Nantes, à côté de la Place Graslin et donc du Théâtre). Feu d’artifice sur papilles grâce à la soupe au saumon de chez Töri, au détour une petite place d’Helsinki. Le dernier soir d’un séjour à durée déterminé, ne pas hésiter à retourner manger des pizzas à l’endroit où vous les aviez trouvées si bonnes la première fois. C’est garantir de finir sur une note réussie. Vous pouvez en profiter pour dresser la liste des mercis que votre ventre vous a prononcés : huîtres, magrets ou cuisses de canard, côtes de porc, courgettes farcies, tourtes landaises, gâteaux basques, boulettes de viandes sauce cognac, salades en tous genre, pâtes sportives, galettes complètes, crêpes beurre-sucre, LA crêpe beurre-sucre. Enfin nous n’oublierons pas – surtout pas – le mauvais rosé, le bon rouge, le divin blanc, la bière de la canicule, le cidre du déjeuner, le whisky du coucher de soleil, l’armagnac de la digestion, les cocktails de la nuit, le champagne, toujours. Apprécier l’eau. Se souvenir du temps où « on savait » boire. Et ne plus savoir, ne surtout pas savoir.

Que faire, pensez-vous depuis le début de cette bafouille intitulée « Avoir le Mojo et autres petites jouissances de la vie »… que faire quand… ça ne marche pas ? Car oui, pour tous ceux qui imaginent que tout glisse toujours comme un surf sur la vague de Moliets, une telle déambulation est rarement dénuée de petites contrariétés. Pour les gérer, un maître-mot s’impose : la sérénité. En cas de désagrément social d’abord. Vous arrivez au terme d’un huis-clos de vingt-sept jours et toutes les tensions humaines explosent entre vos doigts : n’ayez pas peur, écoutez, écoutez encore, apprenez, et méditez. Réécoutez, souriez, les tensions passent et se calment. Ecoutez les sourires. En cas de rechute émotionnelle ensuite. Une chanson, un lieu ou un mot vous rappelle celle qui a disparu. Montez le son, hurlez les paroles, aspirez chaque courant d’air dans vos narines, répétez ce mot. Elle est là. Elle est là. Partagez un regard avec ceux qui la sentent aussi. Ils sont là. Ils sont là. En cas de contrariétés matérielles enfin. En quelques jours, vous perdez votre téléphone, vos lunettes de soleil et vos t-shirts (ou on vous les vole, ce qui revient au même) : prenez ces pertes avec philosophie, négociez avec SFR, rachetez des lunettes à cinq euros sur un marché, fouillez bien votre coffre de voiture, les t-shirts sont peut-être quelque part. Bref. Un objet perdu devait l’être ; c’était le moment pour lui de prendre son propre chemin. Même les sandales que vous aviez achetées pour l’Inde, que vous retrouviez à tous les coups, après huit heures de visite de temples au cœur du Tamil Nadu et qu’on vous a subtilisées en une demie-heure de baignade dans le Lot. Même pour elles était venu le temps de l’indépendance.

Philosophez sur les désagréments et philosophez sur vous-même. Ouvrez un ou deux verrous de pudeur. Parlez de parents, de famille, de secrets. Parlez de sexe. Parlez loin, trop et juste. Mais surtout, surtout, surtout jamais trop fort. Utilisez les exclamations. Le plus possible. Soyez enfant. Le véritable secret est là : c’est de s’étonner de tout et kiffer. Le mot est lâché. Kiffer sa vie, son éventail et ses casseroles en les redécouvrant au moindre changement de lumière. Apprécier la sonorité des mots, la musique des souffles, l’écho des silences. Et quand vous aurez suffisamment apprécié pour pouvoir respirer un peu, regardez derrière vous, regardez derrière les mots. Vous en avez fait des cric cric sur les graviers, regardez, ça prend au moins sept paragraphes. Regardez, l’objectif rend flou les gravillons qui sont plus loin. De là-haut, votre horizon s’est encore élargi, comme s’il s’élargissait à l’infini, plus les années passent. C’est le temps de suspendre son vol. Et de planer… Vous fuyez, vous avez fui (toujours un truc de s’enfuir et pas de tuyauterie, sinon c’est toujours moche). Vous êtes en communion, vous avez communié. Vous ne mangez plus, vous dévorez. Vous ne buvez plus, vous êtes la boisson. Vous ne dansez plus, vous êtes chanson. Le Mojo est en vous. Inspirez. Vous y êtes.

(un temps)

Un détail qui n’en n’est pas un. Que dire ? Pendant toute la durée du stage, ne pas trop donner de nouvelles. Comme il était bon le temps de la carte postale, le temps du pigeon voyageur ou des signaux de fumée. Essayez de vous en souvenir et de ne pas faire le récit détaillé de vos journées à une fille laissée à la ville (ou à la montagne, selon les cas), à une mère qui de toutes façons oubliera tout, ou presque, à des interlocuteurs qui de toutes façons ne vous laisseront pas en placer une car ils ont trop de « trop bien » à raconter eux-mêmes. Contentez-vous donc partager votre humeur (« je vais bien ») avec un peu d’enthousiasme (« je suis heureux ») en évitant de tout ramener à vous (« cette journée était très belle ») en ajoutant un peu d’originalité (« cette journée a été la plus pétillante de tout cet été déjà haut en couleurs ») avec simplicité : « journée pétillante de couleurs ». Cela afin d’éviter deux situations inconfortables : la jalousie et la surenchère.

A votre retour, changez de banque, changez de tête, changez de rythme de vie, vous avez atteint un nouveau seuil : celui de l’apaisement. Vous criez « je suis de retour » et vous déployez vos ailes (deux ou quatre, selon votre degré de plénitude) ; vous planez toujours au-dessus de ce lac, aussi lisse que le verre. Vous riez. Fort.

« Un oiseau vole au milieu du vaste ciel, dans un caquettement tapageur. »