En carton
A priori, pour pouvoir écrire des phrases pas trop idiotes, il vaut mieux sortir de chez soi et vivre de plus ou moins belles choses de temps en temps. Le problème commence quand, à force d’être loin de chez soi, ou trop occupé avec d’autres, il ne reste plus une minute pour prendre la plume. Alors toutes les plus ou moins belles choses s’empilent dans les quelques cases vides de la mémoire, et quand les cases frôlent la surcharge, les derniers souvenirs chassent les premiers avec une désinvolture maladive. Et puis un soir, on relit la dernière phrase et on se rend compte avec horreur qu’un an est passé. Une année. Une toute petite année. Une grande année. Avec ses visages, ses souffles, ses cris, ses peurs, ses morts, ses vies, ses milliers de vies, ses indescriptibles milliers de bouts de vies.
C’est la panique à bord. Femmes et enfants dans les barques. Jamais, jamais aucun texte, aussi brillant soit-il, n’aura la prétention de venir à bout du puzzle. Le seul Proust que j’ai rencontré personnellement est un bar isolé au milieu de la Lozère. On me la fera pas. Quant aux Zola, je les ai mis dans un carton hier, après avoir jeté tous les vieux cours sur le naturalisme à la poubelle. Alors, tant pis, c’est la résignation, c’est l’heure du renoncement. Aux diables les mots. On en bouffe à longueur de journée après tout, pourquoi ajouter les miens à ce trop-plein ? Femmes et enfants, ramez. Je coule. Vous ne verrez bientôt plus que quelques bulles à la surface. Et, surtout, merci d’être venus. Glop glop.
